Ce que l'illustration apporte vraiment à une interface
Pendant longtemps, LinkedIn a été pour moi l'interface pas fun par définition. La plateforme des félicitations obligatoires, des « ravis de rejoindre l'aventure » et des posts qui célèbrent tout, tout le temps, avec le même enthousiasme calibré. J'avais du mal à y voir une utilité réelle, et encore moins à y apporter quoi que ce soit de pertinent.
Quand ma partenaire stratégique, Claire Lemaitre-Smith, m'a suggéré pour la dixième fois de m'y intéresser « tu sais, quand même, ça pourrait être vraiment bien pour ta com » j'ai fait la grimace.

Et puis un jour, en faisant défiler mon fil, quelque chose m'a arrêtée. Quelqu'un dans mon réseau commençait un nouveau poste, a priori pas l'information de l'année, mais l'image qui accompagnait la notification était fraîche, vivante, singulière. Loin des visuels génériques que j'associais à la plateforme.


J'ai cherché qui l'avait faite. C'était les équipes de Buck, un studio avec lequel j'ai collaboré à plusieurs reprises, notamment pour Google, sur des projets qui ont tous en commun de donner vie à des interfaces pour susciter une émotion positive chez ceux et celles qui l'utilisent.
Ce qui m'avait frappée dans ces illustrations, c'est qu'elles fonctionnaient sans forcer. Elles avaient une présence, calme, précise, qui rendait le fil d'actualité LinkedIn vraiment plus vivant. Juste des formes, de la poésie, des personnages, une intention claire.

Ce que Buck avait réussi là, c'est quelque chose de difficile à calibrer : des images pensées pour un milliard d'utilisateur·ices, dans des dizaines de contextes culturels différents, capables de faire ressentir quelque chose à presque tout le monde simultanément.
Le secret tient à quelques choix précis. Les personnages sont stylisés, les proportions délibérément exagérées entre les figures et les objets qui les entourent. Ce choix, aller vers l'abstraction plutôt que le réalisme, concentre toute l'attention sur l'émotion et l'atmosphère.
Les figures deviennent inclusives et symboliques, sans être rattachées à une identité particulière. Tout le monde peut s'y reconnaître, personne n'est défini trop étroitement. Chaque geste de personnage, chaque métaphore visuelle avait été éprouvé pour être compris intuitivement, quelle que soit la culture de l'utilisateur·ice, son secteur, son histoire. Une sorte d'illustration universelle.

C'est cette même logique qui a structuré mon travail sur Google Contacts VIP, un widget du Google Pixel conçu pour aider les utilisateur·ices à rester proches de leurs contacts les plus importants (rappels d'anniversaires, dates significatives, accès rapide aux proches depuis l'écran d'accueil).
Mon rôle consistait à illustrer les différents moments de ce widget : les dates importantes, les empty states, les écrans d'introduction au service. Des illustrations fixes, conçues pour vivre à l'intérieur d'une interface, dans le flux quotidien d'un·e utilisateur·ice sur son téléphone.

Ce type de projet est particulièrement exigeant parce qu'une illustration d'interface n'a pas le luxe du temps long. Elle a quelques fractions de seconde pour fonctionner. Quand on découvre le widget pour la première fois, tout se joue vite : reconnaître que c'est Google, sentir que c'est nouveau, avoir envie d'en savoir plus. Ce n'est pas une mécanique abstraite : c'est exactement ce que l'illustration provoque, ou pas.

L'objectif, dit simplement : mener l'utilisateur·ice à se dire ça a l'air simple, et ça m'est utile. C'est sommaire formulé ainsi, mais c'est toute la subtilité de ce type de travail.
Sur ce projet, j'ai travaillé dans le territoire visuel de Timo Kuilder, en y apportant mon style et ma sensibilité. Le brief était délibérément ouvert : une référence, une palette, des formes géométriques, et une instruction : faire en sorte que les illustrations vivent dans le même monde, sans répliquer ce qui existait déjà.


J'ai construit des personnages divers en âge, en genre, en couleur de peau. Mais la vraie question n'était pas que la représentation : c'était aussi l'attitude, l'énergie. Des personnages qui dégagent quelque chose : une chaleur qui vient de leurs expressions, un sentiment de communauté dans la façon dont ils habitent l'espace. Le même principe que les illustrations LinkedIn de Buck : une abstraction qui laisse de la place à l'universel.
Voilà ce qu'une bonne illustration fait à l'intérieur d'une interface : elle rend un moment digital un peu plus humain, un fil un peu plus vivant, une connexion un peu moins automatique.
C'est ce que Buck a fait pour LinkedIn. C'est ce que j'ai fait avec eux pour Google Contacts VIP.